Désir, plaisir, consentement et BDSM
Je suis en train de lire le Traité du fouet de François-Amédée Doppet. Le titre, lui-même, suffit à poser le problème.
Le fouet est, aux yeux du monde, un instrument de punition, de discipline, de domination, voire de torture. Néanmoins, il a aussi, peu à peu, trouvé sa place dans certains imaginaires érotiques. L’objet n’a pourtant pas changé de fonction, mais c’est le sens qu’on lui donne qui s’est déplacé, et c’est cela qui fait toute la différence.
Cette réalité ouvre une question beaucoup plus vaste : qu’est-ce qui rend une situation sexuelle ?
L’évidence cherche la réponse du côté du corps, comme si la sexualité se définissait à partir d’un certain geste ou d’une certaine partie de notre anatomie. Mais n’est-ce pas réducteur ? Un contact avec les organes génitaux peut être strictement médical, tandis qu’une situation sans nudité ni contact direct peut devenir intensément érotique. Notre regard doit donc se porter ailleurs.
La sexualité ressemble davantage à un vaste nuancier qu’à une liste d’actes. Un nuancier dans lequel le corps rencontre l’imaginaire, le désir, les représentations, le plaisir, le rapport à l’autre, mais aussi parfois le pouvoir et la souffrance. Dans le cadre de ma pratique, ce qui m’intéresse alors n’est plus tellement de savoir quels gestes sont sexuels, mais de comprendre comment une situation devient sexuelle.
Le sens : quand une situation devient sexuelle
Un acte peut avoir plusieurs significations. C’est le contexte qui lui fait prendre tout son sens.
S’agenouiller devant quelqu’un peut être un geste religieux mais, dans un autre cadre, la même position peut devenir érotique. Ce basculement de sens passe également par notre imaginaire. Nous sommes capables d’érotiser une situation avant même qu’elle se réalise. L’anticipation, le scénario que l’on se construit, la signification que l’on attribue à une façon d’être peuvent suffire à transformer notre perception de ce qui se passe.
C’est probablement là que le concept d’érotisation prend le pas sur celui d’acte sexuel. Nous transposons une dimension sexuelle à quelque chose qui pourrait appartenir à un tout autre registre.
Le sexuel ne se trouve donc pas uniquement dans l’action. Il commence dans la manière dont cette action est vécue, interprétée et investie.
Cette première distinction permet alors d’aller plus loin : si le sens rend possible l’érotisation, qu’est-ce qui nous pousse à la rechercher ?
Le plaisir sexuel : ce que nous allons réellement chercher
Réduire le plaisir sexuel à l’orgasme reviendrait à ignorer une grande partie de ce qui rend la sexualité désirable. Ce que nous recherchons est souvent beaucoup plus abstrait, plus émotionnel : une intensité, un sentiment d’abandon, une mise à distance du quotidien, une nouvelle manière de se percevoir ou simplement la possibilité de jouer avec une version de soi que l’on n’exprime jamais ailleurs.
C’est aussi ce qui explique pourquoi les désirs sexuels sont si différents d’une personne à l’autre. Nous ne cherchons pas tous la même chose dans la sexualité parce que nous n’y engageons pas seulement notre corps. Nous y engageons notre histoire, notre imaginaire et notre rapport au monde. Nous y mettons qui nous sommes.
Le plaisir devient alors une indication précieuse. Il nous renseigne moins sur une prétendue normalité sexuelle que sur ce qui produit du désir en nous.
Mais il ne nous dit pas encore ce que nous souhaitons réellement faire de ce désir.
Consentement et sexualité : du désir à la volonté
Le consentement n’est pas ce qui rend une situation sexuelle. Il intervient lorsque la sexualité rencontre la liberté de l’autre.
C’est une nuance fondamentale, parce que désir, excitation, plaisir et volonté peuvent être différents. Nous pouvons être attirés par une idée sans souhaiter la réaliser. Nous pouvons apprécier un fantasme précisément parce qu’il reste imaginaire. Nous pouvons également décider d’expérimenter quelque chose sans savoir exactement à l’avance si cela nous procurera du plaisir.
Le consentement vient donc poser une autre question : est-ce que je choisis de participer à cette expérience sexuelle ?
Cette distinction protège aussi d’une confusion dangereuse entre réaction et volonté. Le corps peut réagir sans que cette réaction traduise un choix. Ce n’est jamais le plaisir ressenti qui autorise l’autre à conclure au consentement.
À partir de là, la sexualité devient nécessairement relationnelle envers soi-même ou avec autrui, mais dès qu’elle implique quelqu’un d’autre, mon désir rencontre une volonté qui n’est pas la mienne.
Cette question devient particulièrement importante dans une relation D/s, où céder une part de son pouvoir ne signifie pas renoncer à sa capacité de choisir. J’aborde cette dimension plus précisément dans mon article sur la soumission consciente, où la place du consentement reste centrale, même lorsqu’une personne choisit de s’abandonner à une dynamique de pouvoir.
Et c’est précisément dans cette rencontre entre désir, liberté et choix que la question du pouvoir devient intéressante.
Pouvoir et sexualité : quand le désir rencontre l’autre
Le pouvoir est souvent présenté comme quelque chose de malsain lorsqu’il fait partie de la sexualité. Il est pourtant déjà présent sous de nombreuses formes.
Séduire, provoquer le désir, choisir de se montrer, prendre l’initiative, s’abandonner, accepter d’être guidé : toutes ces situations modifient, le temps d’un instant, l’équilibre dans le couple.
La question n’est donc pas de savoir s’il existe du pouvoir, mais ce que l’on en fait.
C’est ici que la différence entre désirer quelqu’un et disposer de quelqu’un devient essentielle. Le désir peut être intense tout en laissant à l’autre sa liberté. Le problème apparaît lorsqu’il considère cette personne comme esclave de notre propre satisfaction, comme si notre excitation autorisait à créer un droit sur elle.
Cette distinction permet également de regarder autrement la sexualisation. Trouver quelqu’un attirant, ce n’est pas encore le transformer en objet. L’objectification se fait lorsque la personne disparaît derrière la fonction sexuelle que nous lui attribuons.
C’est une nuance que j’explore également dans ma réflexion sur la domination consciente : le pouvoir peut être désiré, assumé, mis en scène, sans pour autant effacer l’autre comme sujet.
Et cette question devient particulièrement intéressante dans un univers où le pouvoir n’est plus seulement implicite, mais volontairement mis en scène.
BDSM et consentement : rendre visible ce que la sexualité contient déjà
Le BDSM rend explicite ce que la sexualité conventionnelle laisse parfois dans le flou.
Le pouvoir y devient un élément assumé de l’expérience. Il peut être distribué, cédé, repris, ritualisé. Cette mise en scène permet de comprendre quelque chose d’important : une dynamique de domination ne prend pas le même sens lorsqu’elle est imposée ou lorsqu’elle est choisie comme espace d’exploration.
C’est peut-être là le paradoxe le plus fécond du BDSM. Une personne peut décider de céder une partie de son contrôle sans renoncer pour autant à sa liberté. Au contraire, la décision d’entrer dans cette dynamique lui appartient.
C’est aussi ce qui structure ma propre pratique de la domination féminine. La relation de pouvoir n’existe que dans un cadre compris, choisi et accepté. Le pouvoir n’y est pas seulement exercé, il est aussi construit avec l’autre.
Le BDSM montre ainsi que nous pouvons jouer avec des significations qui, sorties de leur cadre, seraient tout autres. Ce n’est pas leur apparence qui définit l’expérience, mais la manière dont elles ont été transformées en langage érotique commun.
Cette transformation du sens se retrouve dans de nombreuses pratiques et fétichismes BDSM. Le bondage, par exemple, ne se résume pas au fait d’attacher : ce qui compte est aussi ce que l’immobilisation vient produire dans la relation, dans le corps et dans l’imaginaire.
Le BDSM agit presque comme un révélateur chimique : il rend visibles les rapports entre désir, pouvoir, imagination et limites que toute sexualité contient à des degrés différents.
La sexualité : un terrain de jeu, mais pas un terrain neutre
Je reviens alors à mon point de départ.
Ce qui m’intéresse dans la sexualité est précisément cette capacité à transformer. Un objet peut changer de signification. Une position du corps peut devenir érotique. Une dynamique relationnelle peut devenir source de plaisir. Un fantasme peut rester imaginaire ou devenir une expérience choisie.
C’est ce qui en fait un terrain de jeu extraordinairement vaste.
Mais « terrain de jeu » ne signifie pas absence de règles. Au contraire, plus les possibilités sont nombreuses, plus il devient intéressant de comprendre ce que l’on y cherche, ce que l’on accepte d’y partager et ce que l’on préfère laisser à l’imaginaire.
C’est sans doute là que « Oser sa sexualité » prend pour moi tout son sens.
Non pas aller toujours plus loin.
Mais comprendre davantage.
Comprendre ce qui transforme une situation en expérience sexuelle. Ce qui nourrit notre plaisir. Ce que nous voulons réellement vivre. Et comment notre désir peut rencontrer celui de l’autre sans jamais prétendre parler à sa place.
La sexualité devient alors moins une affaire de pratiques qu’une manière de donner du sens à ce que nous désirons.
Et c’est peut-être ce terrain-là qui mérite réellement d’être exploré.